Grenouilles de canopée, serpents des cavernes

(L’ensemble des photos de cet article est d’Alexandre Teynié)

Rhacophorus Kio   -  Cyrtodactylus

Ahaetulla prasina – Alison Piquet capturant un triceratolepidophis sieversorum

Début mai au Laos, cette année, malgré quelques orages c’est encore la saison sèche. Parfois de rares pluies sont suffisantes pour emplir une ornière forestière où s’éveille pour un temps de minuscules grenouilles ; suffisantes aussi pour engendrer la dernière métamorphose des nombreux papillons qui se regroupent déjà sur les tâches humides du sol et leurs précieux minéraux. La Nam (= rivière) Hin Boun borde le campement et l’aire d’envol d’étonnant aéronefs curieux des ultimes strates végétales ; elle n’est encore qu’un grand ruisseau paresseux.

Rynocypha perforata -

Des milliers d’hectares forestiers s’étendent devant nous ; nous sommes trois, Truong, Alison et moi en cette première partie de mission à rechercher grenouilles, tortues, lézards et serpents. Sous le déluge, Olivier nous rejoindra plus tard. En fait nous sommes aussi des dizaines d’yeux : ceux des incroyables grimpeurs qui donnent des sueurs froides aux langurs et aux gibbons, ceux des entomologistes, des ornithologues, des botanistes, des vidéastes, des mammalogistes, des visiteurs et ceux de tous les convives ; nous sommes parfois dix ou trente…

Rhinolophus – Oligodon

Chaud, très chaud mais encore sec, alors bien sûr c’est une urgence : parvenir aux formations karstiques, surtout aux rivières souterraines sans fin et aux impressionnantes cavernes gothiques à la faune rare et souvent unique. Il faut faire vite, les richesses de ces grottes se diluent dès la mousson. Bien des espèces n’y font qu’une sorte d’estivation-hivernation lors de la saison sèche. Ici, dans l’obscurité où les cris des chauves-souris trouvent leur son vite brisé par la multitude des parois et des facettes minérales, enveloppe une fraîcheur constante, une odeur aussi, dans un air humide, saturé et sans mouvement.

Déjà des geckos diaphanes et quelques mygales bleutées hantent les entrées de cet autre monde. Plus loin, où le sol lunaire s’éclaire à la seule lumière des lampes frontales, une grande vipère posée sur des rochers attend de changer de peau. Terne, elle sera bientôt d’une surprenante beauté minérale avec une ornementation dorsale contrastée, disruptive et prolongée jusqu’aux cornes qui surlignent ses yeux.

Dans le noir la progression est lente, les escalades prudentes auprès des arrêtes calcaires, coupantes et glissantes. Plus loin encore dans l’obscurité, une couleuvre inconnue semble chercher la reconnaissance de son espèce. Voila qui est fait, elle partage aujourd’hui, avec ses collègues vietnamiennes et chinoises, ses photos d’identité posées sur un papier académique en tant que paratype d’un nouveau membre du patrimoine faunistique asiatique ; ce ne sera pas le dernier.

La pluie maintenant et le PC de l’Opération Canopée se voit rebaptisé « Guinguette des flots boueux », mais tout fonctionne. Si bien qu’une nuit humide un grand serpent annelé en noir et blanc, à (très) mauvaise réputation, visite la cuisine et s’invite au diner. La Nam Hin Boun est devenue une rivière opaque et rapide ; adieux aux tak-taks et merci aux pirogues. Enfin, la pluie fait émerger d’une galerie l’un des plus petits serpents du monde dans cette forêt que l’on sait aussi habitée par le plus grand. L’eau des chemins accueille des œufs de grenouilles dites volantes, les arbres des écureuils volants, des lézards volants, des serpents volants et parfois des hommes volants.

Trimeresurus albolabris – Triceratolepidophis sieversorum

Alexandre Teynié, 27 juin 2012

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