Papillons

7 juin,
nous voilà sur le départ cette fois entièrement en pirogue (le chemin est devenu impraticable à certains endroits pour les tak-tak) sous un beau ciel bleu qui a fait si souvent défaut durant le séjour. Un espoir enfin de garder des habits secs (je ne parle pas des pieds qui sont en piteux état à patauger dans l’eau et la boue) après tous ces jours passés dans l’humidité, malgré les efforts de Jean-Louis pour transformer le local des groupes électrogènes en séchoir, mais c’est sans compter l’inexpérience du jeune pilote de pirogue qui, après avoir failli faire chavirer la pirogue, la fait échouer à chaque passage délicat ce qui nous oblige à nous mettre à l’eau pour pousser la pirogue.
Le groupe de ce séjour, arrivé le 23 mai, était constitué de Benjamin (coléoptèriste), Olivier (herpétologue) passionnés et fous de terrain et d’un étudiant jeune bachelier totalement novice en entomologie pour lequel la découverte de ce monde parait un peu difficile surtout si on n’a pas le dynamisme et l’enthousiasme à la hauteur de l’exubérance de la nature qui nous entoure.
Cette première expérience laotienne pour moi est un vrai moment de bonheur même si le temps ne fut pas aussi favorable que souhaité pour les papillons. Le bilan des espèces de jour est assez décevant et les chasses de nuits se sont progressivement montrées de plus en plus pauvres. Mais tout de même quelle diversité! Les microlépidoptères en particulier les Pyralidae sont des petits bijoux. Quelques grosses espèces spectaculaires viennent aussi au drap comme les Sphingidae, Saturnidae et un Brahmidae un soir de chasse très décevant. Le drap attire aussi quelques coléoptères magnifiques ou peu spectaculaires mais qui font le bonheur de Benjamin, de même les grillons que nous attrapons et dont nous remplissons la boite pour le plus grand plaisir des laotiens qui vont s’en régaler.
Une chasse de nuit avec Benjamin dans l’Icos n’a malheureusement pas été aussi riche que prévue tant pour les papillons que pour les coléoptères, mais peut-être les conditions météorologiques n’étaient-elles pas optimum, en tout les cas grand merci à Laurent et Nouï pour nous avoir accompagné et avoir assuré la logistique avec efficacité et bonne humeur.
Une autre tentative fut une chasse dans la bulle des cimes montée à 30 mètres de hauteur qui se solda par un échec la lampe, après une demi-heure de fonctionnement, rendit l’âme…
Une chasse dans l’étoile des cimes serait à tenter mais, il faudrait prévoir un groupe électrogène beaucoup plus léger que celui du camp.
Une image restera certainement gravée dans ma mémoire celle de ces grands papillons (appelés ornithoptères) et dont des représentants du genre Triodes (jaune et noir) planent autour du camp.

Quelques images de papillons, par ordre d’apparition :

Anthera-Larrissa – Appias Olferna – Lamproptera meges – Pareronia anais – Polyura athams



En dehors des papillons, il y a toujours de nombreux insectes variés et souvent très colorés à admirer et une végétation luxuriante dans un paysage karstique déchiqueté, avec de nombreuses grottes et rivières souterraines.
La vision de la canopée du haut de la bulle des cimes reste un grand moment d’émerveillement.
Serpents, grenouilles, lézards sont aussi une source de curiosité grâce à la ténacité d’Olivier qui toutes les nuits part à leur recherche.
Une petite remarque particulière sur les Cicindèles marque mon esprit. On ne peut pas voir ces superbes coléoptères sans avoir une pensée pour Ernst Jünger qui sut si bien décrire dans ses récits de voyages « la chasse subtile » des ces petites bêtes, parfois si difficiles à capturer, mais qui peuvent être très abondantes sur le sables de cours d’eau. Un genre particulier les Collyris petites Cicindèles arboricoles feront au moins pour une d’entre elles on l’espère, le bonheur de notre spécialiste auvergnats des Cicindèles Roger Naviaux qui a révisé ce genre.
Les discussions le soir durant le repas, après souvent une pause apéro, avec des personnes de spécialités et d’horizons différents sont riches d’enseignements et de découvertes, après le traditionnel « à tableu » des cuisinières laotiennes qui nous régalent et dont nous n’oublierons pas les éclats de rires lors de leur voyage dans la bulle des cimes.
Les derniers jours, le camp se vide peu à peu des différents scientifiques, les rangements commencent à s’organiser et on retrouve un peu l’ambiance des fins de saisons des stations de ski où seuls les derniers acharnés profitent des dernières neiges… par contre ici, on profite au mieux de la mousson ! Mais l’enthousiasme reste le même et à la première éclaircie on récolte nos derniers insectes ou reptiles.
Ainsi s’achève ces 15 jours sur le terrain et nous ne pouvons que remercier toute l’équipe qui nous a permis de venir observer nos petites bêtes dans ce site magnifique dans les meilleures conditions possibles.

François Fournier
SHNAO.

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IBCFL – Le camp / Avril-Juin 2012

En tant que doyen d’âge, et disposant de quelques jours d’inaction, il m’a semblé utile de rédiger ces quelques pages décrivant le camp IBCFL.

Nous sommes au centre du Laos, dans les reliefs karstiques de la province de Khammouane, à la latitude de 17°59′ Nord, la même que celle de Nouakchott en Mauritanie. De Vientiane jusqu’à Konglor, la route est excellente et le trajet aisé. C’est à Konglor que commencent les surprises !

L’accès à notre site, dans la haute vallée de la rivière Hin Boun, nécessite une navigation à contre-courant sur le bief souterrain de cette rivière, sous environ 100 mètres de roches karstiques : une heure de pirogue dont les moteurs résonnent sous les voûtes, pour parcourir les 7,5 km de la grotte de Konglor. Il s’agit d’une navigation dans le noir : les piroguiers ont des lampes frontales qui leur permettent d’éviter les roches tombées de la voûte et de choisir le bon itinéraire. Il fait presque froid. Équipées d’étroits caillebotis qui portent nos bagages, les pirogues prennent beaucoup d’eau et s’échouent fréquemment sur des fonds de gravier : il faut descendre et pousser ! Impressionnante, cette grotte de Konglor, notamment l’entrée et la sortie qui ressemblent à d’énormes gueules entourées de stalactites qui font comme de grandes dents noires.

Dessin de Francis Hallé : entrée grotte de Konglor

En amont de la grotte, la Hin Boun est un joli cours d’eau qui serpente entre les jardins provisoirement abandonnés : en mai, le tabac est déjà récolté et exporté vers Vientiane, la culture du riz est à peine commencée. La vallée est dominée par de hautes falaises, karsts crochus d’un côté, grès plus massif de l’autre. A part l’étroite bande jardinée autour de la rivière, les deux piémonts sont couverts de forêts.

L’accès à notre camp est loin d’être aisé ; une piste défoncée, boueuse dès les premiers orages, est lentement parcourue par des « tak-tak », petits tracteurs à très longs guidons traînant des charrettes en bois dépourvues de toute suspension. Dans l’odeur des gaz d’échappement, on se fatigue le dos sur les ornières et les diguettes des rizières. Les « tak-tak » s’embourbent souvent : il faut descendre et pousser ! Compter trois bonnes heures entre la sortie de la grotte et le camp.

Le site du camp : un débroussement de quelques centaines de mètres carrés entre la forêt et la rivière, où une famille de cultivateurs de tabac a installé sa ferme. Un hameau agricole : deux bâtiments en bois sur pilotis, aux murs de bambous déroulés et tressés, trois hauts séchoirs à tabac aux parois de torchis, enfin une petite maison en bois pour la famille des cultivateurs, qui est devenue la mienne et celle de mon épouse lors de son bref passage ici.

A ce hameau, Opération Canopée a ajouté une sorte de hangar bâché qui sert de cuisine, des douches et des WC, un séchoir pour les plantes des botanistes, un village de tentes pour les chercheurs de passage et une vaste toile centrale (le « boukarou ») sous laquelle nous prenons nos repas. Les permanents de l’équipe logent à l’étage des deux bâtiments en bois, dont les embases sous pilotis sont occupées, l’une par un petit laboratoire, l’autre par une sorte de bureau où l’électronique et les ordinateurs sont au sec. L’un des séchoirs à tabac abrite les groupes électrogènes, l’autre une corderie. L’aménagement du camp a soigneusement préservé les beaux arbres, des Lagerstroemia dont les troncs blancs semblent martelés, des Figuiers cauliflores à feuilles opposées, des Gonocaryum qui sèment leurs petites corolles vertes, des Callicarpa qui couvrent le sol de fleurs bleu pâle et surtout, des Dipterocarpus dont les fruits tombent en tourbillonnant à chaque coup de vent.

Le camp IBCFL de la Hin Boun abrite en moyenne une quarantaine de personnes, l’occupation ayant culminé vers la mi-mai à 53 habitants ! Logisticiens, bricoleurs polyvalents, grimpeurs et guides, cuisinières, chercheurs, visiteurs, parents et amis, photographes et cinéastes, médecins, pilote et architectes. Deux sous-groupes apparaissent, les Asiatiques et les Européens, mais la réalité est plus complexe puisque huit nationalités ont été représentées.

Qu’ont fait tous ces gens ? Que font-ils ? Une équipe technique a installé le camp à la fin avril et en a assuré l’approvisionnement en eau courante, en gaz et en électricité ; les logisticiens gèrent les liaisons avec Vientiane, organisent les arrivées et les départs, font venir l’essentiel de la nourriture quotidienne : sacs de riz, huile, ail, Beerlao, etc… ; les cuisinières réalisent le tour de force de nourrir tout le monde à la satisfaction générale ; les grimpeurs ont ouvert les pistes forestières, lancé des ponts sur la Hin Boun et installé dans les arbres les engins utilisés pour l’observation et les récoltes en canopée : je reviendrai sur ce point ; notre médecin reçoit des groupes de paysans locaux et elle a, je crois, beaucoup plus de travail avec eux qu’avec les habitants du camp ; les scientifiques travaillent chacun dans leur domaine : les plus nombreux sont les botanistes, les autres sont entomologistes, herpétologues, ornithologues, mammalogistes, virologues ou spécialistes de la transmission des virus par les moustiques. Leur principal terrain de chasse est la forêt qui nous entoure ; la plupart s’y rendent le matin et en reviennent tout crottés dans la journée, mais les mammalogistes et les spécialistes de reptiles préfèrent s’enfoncer en forêt une fois la nuit tombée pour y chasser à la lueur des lampes frontales. Reptiles et mammifères vivent aussi dans les nombreuses grottes du karst, lesquelles font l’objet de visites régulières.

Quelques mots sur la forêt d’ici : le relatif isolement de la haute vallée, en réduisant la pression humaine, a permis le maintien de belles surfaces de forêts primaires, surtout sur les pentes où l’exploitation des bois est difficile. Toutefois, les abattages d’arbres n’ont pas cessé ; les Lagerstroemia servent à construire les maisons paysannes et, plus grave, les bois rouges et précieux – Afzelia, Dalbergia – sont abattus clandestinement, évacués par la grotte de Konglor et vendus au Vietnam voisin. Si la forêt perd ses bois précieux, elle n’en reste pas moins belle et d’une richesse floristique exceptionnelle, regroupant des espèces himalayennes avec des espèces d’Asie équatoriale. L’un des désagréments liés aux pluies : les sangsues rampent sur le sol et s’attaquent à nos chevilles !

Notre objectif majeur est l’inventaire de la diversité biologique au niveau des canopées ; l’époque est révolue où nous pouvions mettre en œuvre de grands appareils – Radeau, luge des cimes, dirigeable, arboglisseur – mais nous avons une série d’engins plus modestes et mieux adaptés aux forêts d’ici : les uns sont mobiles, les autres fixes.

La Cinébulle et la Bulle des Cimes de Dany Cleyet-Marrel volent chaque jour lorsque le temps le permet ; ces engins mobiles sont adaptés au temps calme et ne s’accommodent ni du vent ni de la pluie. Par beau temps nous les utilisons pour des récoltes botaniques et la pose de divers types de pièges à insectes.

L’Icos et l’Étoile des Cimes de Gilles Ebersolt sont des engins fixes. L’Icos est une structure habitable, amarrée dans la cime d’une très haute Meliaceae, Toona ciliata. On y accède et on en descend par une paire de confortables tyroliennes construites par Animo, partenaire de Opération Canopée au Laos. L’Icos est un observatoire canopéen et un site de piégeage ; on peut y passer la nuit en hamac.

L’Étoile des cimes a un rôle particulier pour nous car il  s’agit d’un prototype. Le 14 mai au matin, Dany l’a soulevée avec sa Cinébulle et l’a transportée jusqu’à la forêt voisine ; au sommet d’une grande Dipterocarpe, Gilles, accompagné de grimpeurs, l’attendait pour insérer son « Étoile » et la fixer aux branches.

Il s’agit aussi d’une structure habitable, d’un observatoire et d’un site de piégeage auquel on accède soit en grimpant aux cordes le long de l’arbre, soit en faisant faire un détour à la Bulle des cimes.

Ces quatre engins – Icos, Étoile, Bulle et Cinébulle – n’épuisent pas nos capacités d’accès à la canopée. Deux talentueux grimpeurs, Jean-Yves Serein et Nouï Baiben, accèdent aux sommets des arbres forestiers pour y récolter des échantillons ou y fixer des pièges et un guide de haute montagne, Philippe Gaboriaud, permet et sécurise l’accès aux zones karstiques.

Je termine cette vision du camp IBCFL-Opération Canopée par le récit d’une journée normale, sans incident particulier. Sauf s’il pleut, la nuit est propice au concert de la faune ; sur un rythme lent, on entend le grand gecko nommé « to-kay », les grenouilles du marais, les oiseaux de nuit, le tout sur le fond sonore des insectes. L’aube survient à 5 heures, et c’est à peu près l’heure à laquelle se lèvent les plus courageux d’entre nous ; on imagine que les cuisinières se lèvent plus tôt encore puisque le petit déjeuner est déjà prêt.

Ceux qui dorment encore sont réveillés vers 6 heures par le bruit du brûleur gonflant la Cinébulle : des ronflements bien étranges puisqu’ils sont à la fois terrifiants et rassurants. Depuis 25 ans, quelque soit le continent, c’est le bruit matinal des camps d’Opération Canopée. Les bruits du brûleur ne sont pas les seuls : les habitants de notre camp sont singulièrement bruyants, n’hésitant pas à s’interpeller à distance pour des raisons secondaires, quelle que soit l’heure de la journée.  Cela les rassure peut-être dans un environnement parfois hostile ; par contraste les originaires du Laos sont toujours d’une grande discrétion.

Vers 8 heures, un groupe d’une dizaine de botanistes part en forêt, avec des réserves d’eau et de nourriture, un sécateur emmanché et de grands « sacs tiers-monde » en raphia plastique pour rapporter les récoltes.

Au camp, la fin de la matinée est souvent utilisée pour laver le linge dans la Hin Boun. Nous sommes à peu de distance de sa source et, avant l’arrivée des pluies, notre rivière n’avait que 4 mètres de large ; on pouvait y faire la lessive ou y prendre des bains, mais au risque d’attirer des sangsues aquatiques, plus grosses que celles de forêt et qui nous arrivent dessus en nageant avec souplesse et détermination.

Dans la matinée on assiste au retour des herpétologues qui ont chassé les reptiles en forêt ou dans les grottes pendant la nuit. Leurs prises les plus spectaculaires, souvent de gracieux serpents, sont exposées au milieu du camp et les photographes se précipitent, tels des paparazzi. Je mesure alors l’énorme différence qui séparent les attractions qu’exercent sur nous les animaux et les plantes ; si belles soient-elles, jamais ces dernières n’attirent les paparazzi. C’est dans la nature des choses et les botanistes se mettraient dans leur tort en s’en formalisant. D’ailleurs tout le monde ici s’intéresse aux animaux et admire en particulier les superbes papillons qui traversent le camp dans les taches de soleil ou s’assemblent en troupes plurispécifiques sur les bancs de sable humide.

Vers midi, déjeuner sous le « boukarou ». La file indienne pour atteindre les plats me rappelle les cantines d’entreprise ou les restaurants universitaires. Le déjeuner est l’occasion d’une ségrégation ethnique spontanée, indemne de toute animosité : les Asiatiques sont à une table et les Européens à une autre. Dans ce camp tout le monde s’entend très bien ; en un mois je n’ai été témoin que d’une seule dispute, purement verbale d’ailleurs, entre un guide et un gamin de 12 ans, pour une histoire de canette de Coca Cola ! Le déjeuner est excellent, grâce à Wong, notre belle et sympathique chef cuisinière.

L’après-midi est occupé au rangement des récoltes. Trop nombreux pour travailler dans le laboratoire, les botanistes ont eu droit à une installation spéciale sous une vaste voile blanche – un foc du Vendée Globe ! Les plantes sont triées, numérotées, identifiées autant que possible et placées entre des feuilles du Vientiane Time ou du Bangkok Post, séparées par du carton ondulé. L’ensemble est ensuite pressé entre deux planches, retenu par des cordes vigoureusement tendues, puis placé sur le séchoir à butane qui fonctionne toute la nuit. Le butane est le même que celui qui sert au brûleur de la Cinébulle.

Les fins d’après-midi ensoleillées sont marquées par le bruit assourdissant des cigales. Celles d’ici se font remarquer par des sons qui évoquent des arcs électriques ou des scieries.

Vers 18 heures, le crépuscule s’annonce et la température baisse. Lorsque le temps est beau, c’est un moment délicieux qui appelle la discussion et l’apéro. Le coin agréable pour cette petite cérémonie quotidienne est une table sous les arbres, sur une berge dominant la Hin Boun..

On retrouve la ségrégation ethnique spontanée car il y a, en réalité, deux tables d’apéro, en deux points opposés du hameau. D’un côté on boit de la Beerlao et de l’alcool de riz (lao-lao) parfumé avec des plantes, accompagné de chips de bananes ; de l’autre de la Beerlao et du pastis avec des arachides grillées. Cette ségrégation n’est nullement stricte – d’ailleurs j’aime bien le lao-lao ! Le cas de mes deux collègues indiens, Ramesh et Ayyappan, est singulier : un soir ils choisissent le groupe asiatique, un autre ils s’intègrent au groupe européen dont ils sont proches par la culture et la langue. Quelle que soit la table d’apéro choisie, on a une belle vue sur la rivière, le champ de tabac provisoirement abandonné et couvert d’amaranthes, la haute et sombre marge forestière et la Bulle des cimes qui monte et descend comme un énorme ludion.

A 20 heures le dîner est pris en commun sous le « boukarou » fortement éclairé par de grosses lampes fixées sous la faîtière. Presque chaque soir, après le dîner, nous avons droit à une « conférence » : un membre de l’opération IBCFL vient expliquer ce qu’il est venu faire parmi nous, ou ce qu’il a dans la tête en ce moment. Tout le monde apprécie ces instants ; mais « conférence » est un mot trop formel pour décrire ces moments de parole spontanée où de vraies émotions intellectuelles alternent avec de franches rigolades, notamment lorsque le « conférencier » reçoit dans le cou de gros insectes attirés par les lampes. Dans ces occasions de discussions libres, la pédanterie est bannie, l’humour est bienvenu.

En début de nuit, les entomologistes allument des pièges lumineux de l’autre côté de la rivière : le drap blanc se couvre d’insectes attirés par la lumière.

Les jours ont passé. Nous sommes maintenant au début juin et la saison des pluies s’est installée, ce qui complique tout, les marches en forêt comme le séchage du linge, les vols de Cinébulle comme les simples déplacements dans le camp. Les pluies abondantes de ces jours-ci ont pourtant un gros avantage : elles font monter la rivière, ce qui permet aux pirogues d’atteindre le camp et nous délivre des pénibles trajets en « tak-tak ».

Le camp se vide, nous ne sommes plus très nombreux. Les fruits de Dipterocarpes ont cessé de voler en tourbillonnant ; on les voit maintenant germer dans la boue, par centaines. Une aventure humaine, technique et scientifique s’achève ; mais les libellules n’en ont cure et elles continuent à pondre dans les larges flaques laissées par la mousson.

Francis Hallé

Juin 2012

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Participez au Webdocumentaire sur la biodiversité au Laos

Notre équipe de reporters indépendants, les SistaBroza, est rentrée fin mai, saine et sauve, riche de dizaines d’heures d’images et d’interviews, de la mission d’inventaire de la faune et de la flore tropicale par des chercheurs étrangers et laotiens. L’exploration asiatique a testé pour la première fois son Étoile des cimes avec succès.
En parallèle, de nouvelles espèces pour le Laos ont été identifiées et d’autres probablement sont nouvelles pour la Science. Des études génétiques confirmeront ou non ces hypothèses.

Pour vous donner un aperçu des événements, un lépidoptériste (spécialiste des papillons) a trouvé avec émotion l’animal qu’il recherchait depuis des années.

L’agence SistaBroza vous propose maintenant de participer à leur Webdocumentaire scientifique dont vous pouvez déjà voir quelques échantillons dans la rubrique vidéo.

Pour ce faire, Andréa et Johann Haug, les SistaBroza, sollicitent votre aide pour réussir leur projet de financement :

« Déjà 52% de promesses de dons sont comptabilisées et nous adressons toute notre gratitude à nos Kissbankers. Néanmoins, il ne nous reste que 15 jours pour atteindre les 100%, sans quoi, les dons seront annulés, d’après la « règle du jeu » du site KKBB.

Nous vous serions très reconnaissants si vous acceptiez notre proposition, sous la forme d’un article en lien avec nos vidéos ou sous toute autre forme à votre convenance qui permettra de parler du projet le plus rapidement possible (relai sur vos forums, dans votre newsletter, sur vos réseaux sociaux, etc.).

Vous pouvez visionner quatre vidéos sur le site officiel de la mission et lire quelques-unes de nos impressions sur le tournage sur la page de notre projet KissKissBankBank, le site qui collecte les dons : http://2n0.r.mailjet.com/xfENDJtC/UV0Cq/4aIAzx/www.kisskissbankbank.com/fr/projects/a-la-recherche-de-la-biodiversite-laotienne

Pour information, les contributions y débutent à partir de 10 euros et donnent droit à des contreparties pour remercier nos producteurs, comme l’édition d’un DVD contenant des bonus ou de photographies en série limitée. En outre, toute structure (un journal, une entreprise, une association, une fondation, etc.) bénéficie de son nom et logo aux génériques des films et sur le site du webdocumentaire à partir de 500 euros de dons.

Pour votre soutien de toute nature, nous vous en remercions, mon frère Johann et moi.

À bientôt,

Andréa & Johann Haug
L’équipe SistaBroza
Reporters spécialisés en solidarité et environnement »

Donc si la sortie d’un DVD sur la mission vous intéresse allez vite sur le site de kisskissbank

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Deuxième phase

A partir du 18 mai plusieurs vagues d’aller et retour se sont succédées. Certains sont repartis dans leur laboratoire et d’autres sont arrivés sur le terrain.
Les pluies, elles aussi, sont vraiment arrivées, la Hin Poun est montée et les pirogues ont pu venir jusqu’au camp alors que les tak tak ne pouvaient plus circuler.
Voici en images quelques instantanés de cette deuxième phase de la mission.

Si vous ne pouvez pas ouvrir le dossier en cliquant,  copier coller le lien dans votre navigateur.

https://picasaweb.google.com/lh/sredir?uname=102253928145132152475&target=ALBUM&id=5753454986665226033&authkey=Gv1sRgCMmD4obmld749AE&feat=email

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Retour aux sources

Après dix années passées à travailler en Afrique tropicale comme entomologiste à l’IRD, et malgré cinq séjours récents à Madagascar, l’envie d’un retour en grande forêt pluviale me démangeait depuis un certain temps. Quand un naturaliste a goûté au monde tropical, il lui est difficile d’y renoncer, même temporairement. Alors, quand s’est présentée l’occasion d’aller bioter, comme le dit si bien mon collègue et ami Henri-Pierre Aberlenc, en Asie du Sud-Est dans le cadre de l’opération « Inventaire de la biodiversité des canopées forestières du Laos » je n’ai pu résister à ce chant des sirènes. A fortiori lorsque une telle expédition rassemble un aréopage de passionnés de différentes spécialités et où l’on peut s’enrichir quotidiennement du savoir des autres participants et avoir ainsi une approche et une idée beaucoup plus globale de la diversité floristique et faunistique d’une région. Sans compter, évidemment, l’accès à la canopée dont j’avais toujours rêvé et que seuls de gros moyens logistiques permettent. Quel plaisir de renouer avec l’atmosphère si particulière des nuits de chasse au cœur du mystère des grandes forêts primaires. Ici ce n’est plus la promesse de l’aube mais bien celle du crépuscule, de chaque crépuscule, qui est chaque fois une plongée abyssale dans l’infinie diversité de la vie et plus particulièrement des insectes, ma spécialité, groupe qui représente les deux-tiers des espèces connues sur terre, toutes formes de vie confondues. Moments de grâce qui se situent aux confins de la science et de la contemplation, où la synthèse de mon amour pour le vivant s’opère le plus pleinement. Quand la rigueur de la recherche rejoint l’esthétisme le plus extraordinaire pour créer une émotion intense et absolue. Celle d’être un témoin, muet d’admiration, au cœur des hauts piliers de la cathédrale végétale qui nous entoure. Il est 18h30, l’obscurité ne va pas tarder à nous envelopper complètement. Notre dispositif est en place et nous allons bientôt démarrer le groupe électrogène. Un petit coup de démarreur et le ronronnement familier de la machine se fait entendre. Il nous bercera tout au long de cette aventure nocturne, mais pas question de s’endormir pour autant. Nous alimentons d’abord la lampe d’appel de 250 watts fixée sur une longue perche de 4 à 5 mètres, puis les lampes de 160 watts qui sont au niveau des draps à deux mètres du sol. Pour l’heure, les ampoules ne délivrent qu’un halo timide, pâle et violacée. Il faut laisser chauffer les ballasts qui les alimentent. C’est fait et au bout de quelques minutes, tout est en place et la lumière délivrée est d’une blancheur aveuglante.

Et le ballet commence, d’abord timidement puis au fur et à mesure que l’obscurité se fera plus dense, il s’amplifiera, s’intensifiera. Les premiers visiteurs viennent voleter doucement, attirés par cette nouvelle attraction. Les soirées étant plutôt calmes dans cette région reculée, les curieux ne vont pas tarder à venir en masse. Nous en profitons pour allez retrouver nos collègues et nous restaurer car c’est l’heure du repas. Kine Khrao comme l’on dit ici, c’est-à-dire à table ou plus littéralement « venez manger le riz ». Car il est, ici, de tous les repas. Mais leur riz gluant est si bon que personne ne songerais à l’exclure de son régime quotidien. Du reste, tous les plats préparés par Vong et son équipe sont excellents et nous profitons pleinement de ce moment de retrouvailles où l’on partage les émotions et les découvertes de la journée. Mais le travail nous appelle et l’on ne peut pas s’éterniser autour de la table. La nuit, comme toujours en zone tropicale, s’est faîte très vite. Nous rejoignons notre site d’étude en enjambant la petite rivière grâce à un arbre jeté d’une berge à l’autre. Exercice d’équilibristes avant d’aller affronter la scène illuminée de notre théâtre campagnard. Il fait maintenant parfaitement noir. La lumière de nos puissantes ampoules à vapeur de mercure laisse deviner, à la périphérie de notre dispositif, les fûts blanchâtres qui montent vers un ciel profondément obscur. Ne pouvant voir la canopée qui se fond dans la noirceur des ténèbres, ces élans de vie forment une étrange colonnade végétale qui se perd dans un infini impénétrable. Immense péristyle vivant et majestueux autour de notre clairière qui délimite la zone connue de celle où règne le mystère insondable. Au-delà ce sont les profondeurs de la sylve humide plongées dans les ténèbres de ces nuits sans lune. Celles-là même que nous recherchons pour que nos récoltes soient plus fructueuses quand la gent ailée n’est pas perturbée par notre concurrent le plus redoutable ; le grand luminaire des ténèbres quand son globe d’argent empli nos nuits de sa clarté laiteuse. Le silence de ce temple n’est interrompu que par le vrombissement des cigales mâles qui rivalisent de cymbalisations stridentes pour attirer leurs femelles respectives. Et là, nous voyons défiler, comme des enfants émerveillés face à la devanture d’un confiseur, l’extraordinaire miracle de la vie. Ces millions d’années d’évolution qui ont façonné cette richesse de formes et de couleurs qui constitue la biodiversité actuelle de notre belle planète bleue. Somme esthétique inimaginable pour qui ne s’est pas penché sur ces êtres que beaucoup ignorent voire méprisent. Insignifiance tout juste digne d’un coup de talon pour bon nombre de nos contemporains. Et pourtant qui peut rester insensible à ces apparitions magiques ? Ces êtres sortant du néant de l’obscurité environnante, et qui viennent, parfois de bien loin, tournoyer autour de nos gros bulbes blanchâtres. Ces globes ovoïdes émettant dans leur spectre lumineux des ultra-violets auxquels les insectes sont sensibles. Ils finiront par s’abattre sur les draps blancs que l’on a tendus verticalement entre de gros piquets de bambou. Voilà les premiers Coléoptères, cet immense ordre qui forme la plus importante composante de la classe des insectes et par là-même le plus grand groupe animal avec près de 350 000 espèces connues et décrites à ce jour. Pas de raison, évidemment, qu’ils ne tiennent pas leur rang dans nos nuits enchantées. Quelques petites espèces, difficiles à situer, tournoient sans faiblir et emplissent l’air de leurs circonvolutions interminables. Mais voilà un invité plus conséquent de la famille que j’étudie et affectionne particulièrement, les capricornes ou longicornes, nommés ainsi en raison de la longueur, parfois extravagante, de leurs antennes. Les scientifiques les appellent Cerambycidae et ils représentent une part importante (40 000 espèces) des porteurs d’ailes antérieures cornées, ces fameux coléoptères dont l’évolution a modifié la première paire d’aile pour qu’elle fasse partie intégrante du squelette externe, c’est-à-dire de la carapace des insectes. Elles ne servent plus à voler mais protègent les ailes postérieures, membraneuses et fonctionnelles, qui sont repliées dessous. Voilà donc un Dorysthenes, gros longicorne marron avec, pour le mâle, de beaux couteaux, courbes et acérés, en guise de mandibules. Cet insecte, puissamment armé, arrive à pied, difficilement, jusqu’à nous, un peu empêtré dans les herbes inégales entourant notre petit camp. De nombreuses espèces proches de cette famille, bien qu’attirées par la lumière, ne se posent que rarement sur les draps. Sans doute, une fois près du but, la trop vive clarté agit plus comme un répulsif que comme un attractif. N’importe, nous inspectons aussi les abords du dispositif afin qu’une espèce potentiellement intéressante ne nous échappe. Notre expérience nous ayant enseignée que certaines bêtes n’aiment pas le devant de la scène et les éblouissements des projecteurs. Au moment de se saisir de ce marcheur nocturne, il faut faire attention car sa morsure serait douloureuse. Les larves de ces insectes se nourrissant quasi-exclusivement de bois, étant essentiellement xylophages, leurs dents sont suffisamment puissantes pour forer les troncs les plus durs. On comprend bien que notre tendre épiderme ne résisterait pas à de tels sabres. De notre côté nous ne boudons pas notre spectacle et la soirée se poursuit. Nous voilà bientôt recouvert d’une multitude d’insectes de toutes sortes qui nous transforment en draps de chasse. Ce fourmillement continuel nous oblige à partir bien calfeutré pour affronter le tourbillonnement incessant de ces stars éphémères grisées par les feux de la rampe. Chaussures fermées, pantalon long rentré dans les chaussettes, chemise à manches longues boutonnée jusqu’en haut et col relevé sont notre lot quotidien. Et fin du fin pour les nuits les plus peuplées, chapeau avec voilette afin que tous nos petits amis ne nous rentrent pas maladroitement dans les oreilles, le nez et les yeux. Ici point d’agressivité mais si elles se sentent agressées, elles se défendront tout naturellement et leur nombre colossal peut transformer une longue nuit en un calvaire de piqûres et de démangeaisons. D’ailleurs, les porteuses d’aiguillons nous accompagnent depuis nos premières chasses avec une belle constance. Un nombre considérable d’abeilles s’agglutinent sur le drap derrière la black-light, cette ampoule qui n’émet presque que des ultra-violet. Elles forment de belles grappes mouvantes qui raviraient sans doute des apiculteurs locaux qui pourraient récolter ces essaims prometteurs. Elles ne sont pas agressives mais mieux vaut éviter qu’elles ne rentrent sous les chemises. Leurs dards entreraient rapidement en action pour nous rappeler que nous sommes sur leur territoire. Petite accalmie dans la nuit chaude et humide. Le foisonnement s’est ralenti malgré la touffeur qui n’a pas décrue. Ce petit passage tranquille nous permet de souffler un peu. Quelques mouches et quelques papillons communs volettent mollement autour des ampoules. Petite pause à l’écart, assis sur un chablis. Voilà notre banc, le tronc d’un grand géant abattu qui gît tristement au milieu des rizières défrichées transformées temporairement en champ de tabac. Il est sans doute à terre depuis quelques années mais son bois solide ne s’est pas encore résigné à mourir, ni envahir par les insectes et autres champignons parasites. Le temps à eu raison de son épiderme et il a perdu son écorce certes, mais cette desquamation nous dévoile son aubier lisse et grisâtre, dense et massif. Et il n’a finalement rien perdu de sa noblesse. Nous ne sommes sans doute pas assez respectueux de ce fauteuil improvisé qui nous permet de reposer nos jambes fatiguées et échanger nos impressions de la journée. Petite trêve salutaire au cœur des ténèbres. Le temps s’arrête, le temps ne compte plus. Nous sommes dans ces forêts laotiennes isolées, coupés de la civilisation. Plus d’horaires, ou presque, de téléphone (ou presque aussi), plus de montre pour ma part et plus de circulation sauf le seul véhicule qui puisse arriver ici. Les fameux tak-tak qui viennent nous ravitailler de temps en temps. Cette petite carriole tirée par un motoculteur est un véhicule hybride et curieux, croisement d’un engin agricole et d’un attelage hippomobile de l’ancien temps.  Nonobstant, nous savourons chaque instant dans le calme et la plénitude de la nature tropicale. Tout à coup nos sens sont en alerte. Un vrombissement lourd et caractéristique se fait entendre, nous sortant de notre assoupissement temporaire. Il est annonciateur d’un gros porteur qui prépare un atterrissage incertain. Et, en effet, un gros Coléoptère s’abat pesamment au sol. C’est un magnifique représentant de la famille des Dynastidae. Un rhinocéros comme on les appelle communément. Sauf que celui-là, à la différence de ces congénères, ne portent pas de cornes extravagantes sur le thorax ou sur la tête. Il n’a pas, pour autant, aucun caractère sexuel secondaire. Ceux-là qui permettent, dans cette famille, de distinguer si facilement la plupart des mâles de leurs femelles respectives. Lui, son attirail de guerre pour la conquête du sexe opposé, est composé d’immenses pattes antérieures armées d’épines redoutables. Nous l’abordons avec circonspection car nous savons que ces insectes, bien que n’ayant aucun venin et de bien trop petites mandibules pour nous mordre, peuvent, malgré tout, par leur force prodigieuse eu égard à leur taille, nous pincer très fortement avec leurs grands « bras » armés d’épines acérées. C’est donc avec les précautions d’usage que nous découvrons ce beau mâle du genre Cheirotonus dont les larves, gros vers blancs de la taille d’une saucisse, se nourrissent de terreau et d’humus.

Photo JY Meunier

Recycleur indispensable de la matière organique comme tous les Scarabéidés et autres insectes saproxylophages. D’autres recycleurs sont aussi attirés par notre phare planté au milieu de cet océan vert. Voilà les bousiers qui viennent tournoyer et s’abattre, désorientés, sur nos nappes qui, un temps, furent immaculées. Quelques nuits de capture ont eu raison de leur blancheur originelle. Mais nous ne pourrons leur servir leur repas préférés bien qu’ils aient pu croire que nous ayons dressé la table à leur intention. Nous ne satisferont donc pas leur festin de crottes, bouses et autres excréments qui forment leur menu quotidien. Dans cette famille, certains mâles portent aussi de belles cornes mais ceux qui sont venus nous voir ce soir en sont dépourvus. Soyons patient, d’autres guerriers viendront peut-être plus tard. Quoi qu’il en soit nous pourrons quand même observer des soldats puissamment armés malgré leur petite taille et leur élégance sans pareille. Ce sont les cicindèles, redoutables prédateurs, chasseurs émérites, pattes déliées et vol rapide, qui traquent d’autres insectes à la course ou en volant. Leur livrée étant au diapason de leurs dents acérées, ce ne sont que chatoiements métalliques, gemmes multicolores, petits bijoux somptueux mais redoutables. Voici une livrée bleue nuit avec liseré vert, là des taches crèmes agrémentent les élytres vert sombre. Certaines poussent même la coquetterie jusqu’à posséder une pilosité blanche sur le devant de leurs mandibules. Tiens encore une nouvelle espèce qui a opté pour une livrée arc en ciel, on croirait qu’elle a choisi chez son couturier la robe la plus bigarrée qui soit pour être la plus belle pour ces festivités nocturnes. Nous ne nous lasserons pas de les observer, dès le lendemain, sous la loupe binoculaire. Elles nous dévoilerons encore des détails insoupçonnés de leur intimité colorée, de leurs métalliques iridescences. Joyaux sortis du plus bel écrin qui soit, la nature vierge, pourvoyeuse des plus grandes beautés et des plus grandes émotions. Bien qu’aguerris à ce genre d’observation, nous sommes étourdis, mais jamais blasés, par tant de magnificence. Mais voilà qu’un taupin nous rappelle à nos préoccupations entomologiques et fait cesser de facto nos divagations métaphysiques. Ce Coléoptère de la famille des Elateridae arbore, lui aussi, une livrée métallique du plus bel effet, à l’instar de bien d’autres espèces tropicales. Vert cuivré, reflets mordorés, scintillement au cœur des ténèbres. Les adultes de ces insectes ont la faculté, s’ils sont sur le dos, de se remettre sur le ventre par l’action d’un éperon situé au niveau de la partie ventrale du thorax. Un clic est c’est reparti. Les anglophones, toujours très pratiques, les appellent d’ailleurs les « click beetles ». En voilà un autre, encore plus gros, qui déploie ses antennes flabellées, c’est-à-dire en feuillets allongés. Il est d’un beau brun luisant, uniforme, tel la coque d’un fruit et se confond tout à fait avec son univers de bois et d’écorce. Une nouveauté discrète mais étonnante vient se poser timidement sur le drap. C’est un petit charançon avec sa tête exagérément allongée. Ses pièces buccales se trouvent à l’extrémité d’un très long museau, à l’instar de nos petits rongeurs de noisettes et châtaignes européens. Nous commençons, avec ce grignoteur d’un demi-centimètre, à descendre dans des gabarits plus modestes. Mais la grosseur ne fait pas tout et la plupart des insectes sont de taille très modeste et c’est bien chez ces lilliputiens que nous avons encore tout à faire en termes de découverte. Mon cher Henri-Pierre, dit HP, donne souvent, pour échantillonner tout ce petit monde difficilement discernable parmi la foule des grands soirs, un large coup de flacon sur le drap pour récolter, un peu au hasard, tous ces « micro ». J’y vais à la louche, comme il le dit lui-même. Mais ces manœuvres aléatoires ne sont pas toujours infructueuses et nous avons souvent, le lendemain matin, la surprise de voir apparaître sous la loupe, des espèces qui nous auraient autrement échappées. Mais nous pourrions croire, malgré leur nombre, que seuls les Coléoptères goûtent les clartés de notre dispositif. Il n’en est rien évidemment et les papillons occupent aussi une place importante dans la classe des insectes et sont évidemment bien représentés sur le drap. De petites espèces qui pourraient, de loin, sembler insignifiantes, se révèlent être, elles aussi, de véritables merveilles aux parures dignes des plus grands couturiers. Ceux-ci s’inspirant souvent de ceux-là, tant l’homme n’a souvent fait que copier la nature. Il est vrai que c’est un grand laboratoire qui travaille depuis quelques milliards d’années… Voici des Sphinx, puissants voiliers et manteaux de velours bigarrés. Celui-là n’est qu’un camaïeu de brun et de vert parfaitement invisible sur son support naturel. Pour cet autre, robe vert vif aux ailes antérieures, rose fuchsia aux postérieures. Quel défilé de haute couture ! Mais la taille ou l’esthétique ne font pas tout et ce soir l’émoi est au rendez-vous parmi notre petit groupe de noctambules d’un genre bien particulier, bien que la bête qu’il attendait tant n’ait rien de très spectaculaire. Une petite espèce, qui lui a été récemment dédiée par un spécialiste, vient d’être retrouvée par notre collègue Steeve Collard. Il ne peut contenir son émotion devant cette bête rare qui n’était connue que par un couple trouvé par lui au Laos voilà quelques années et dont la quête était une de ses motivations principales. Le voilà récompensé par le troisième exemplaire de cette petite espèce grisâtre parsemée de taches verdâtres qui, malgré son intérêt patrimonial, ne paye pas de mine. La joie passée, nous reprenons notre ouvrage. Telles de consciencieuses couturières nous inspectons tous les plis et replis de la toile. Sage précaution car voilà une robe d’hermine constellée de rubis tranquillement posé dans une ondulation du tissu. Infime delta de beauté prêt à reprendre son vol tourbillonnant pour disparaître dans le néant et dont l’espèce n’est peut-être même pas connue. Qu’importe, laissons du travail à nos successeurs en espérant que la forêt, ou plus généralement le biotope qui l’héberge, n’ait pas été détruit d’ici là. Nous faisons un pari fou sur l’avenir… Nous le savons car nous avons tant d’exemples de stations, biologiquement riches, détruites, rasées, transformées en champ de soja ou autres plantations de palmiers à huile, que nous ne nous faisons guère d’illusions. Plus loin des dessins géométriques délimitant des plages jaune, chamois et beige contrastées du plus bel effet. Triangles et losanges qui finissent par créer une structure que ne renieraient pas nos architectes de l’étoile des cimes. Cet univers des petits Lépidoptères est proprement fabuleux et chaque nuit apporte son lot de merveilles toutes plus extravagantes les unes que les autres. Oh bien sûr, les grandes espèces ne sont pas moins belles, seulement plus voyantes et plus connues du grand public. D’ailleurs, dans une chorégraphie désordonnée, un grand Saturnidae (ou Attacidae) perce la nuit et nous rejoint avec de grandes orbes amples et majestueuses. Ces grands voiliers nocturnes sont d’une beauté rare. Leurs couleurs chatoyantes sont composées, à l’instar des autres papillons, par de très petites écailles colorées, d’où le nom de leur ordre, les Lépidoptères. En grec Lepidos voulant dire écaille et Pteron aile. Ces écailles sont disposées et imbriquées sur l’aile membraneuse comme les tuiles d’un toit et l’on peut se rendre compte de leurs absences ponctuelles chez cette famille de papillons où l’on observe des « fenêtres » translucides qui en sont dépourvues. Elles forment, avec les ocelles (taches rondes mimant de grands yeux), des dispositifs servant à effrayer les prédateurs éventuels en les faisant passer pour ce qu’ils ne sont pas. Un rappel olfactif nous indique que les punaises viennent aussi voir ce qui se passe ici. De grands gendarmes bicolores, peut-être en service commandé, viennent faire leur rapport. Uniformes rouge et noir parfaitement repassés, ils viennent étaler leurs grandes antennes inquisitrices. D’autres sont aussi parés de leurs plus beaux atours. Mais prudence, sous ces tailleurs de soie ou de satin, aux plis et cols impeccables, se cachent parfois de dangereuses croqueuses d’insectes. Les Reduviidae ou Réduves sont toujours prêtes à enfoncer leur rostre pour sucer l’intérieur de leur proie. Les anglophones les appellent très justement « Assassin bugs ». Une de nos plus fidèles admiratrices, porte, soir après soir, une très seyante robe rouge corail avec un chemisier noir et de petites antennes plumeuses qui tiennent lieu de boa vaporeux afin d’apporter une dernière touche à l’élégante tenue de soirée. Quelle coquetterie pour dissimuler un rostre redoutable et des mœurs carnassières ! Evoquons, pour finir, des groupes plus minoritaires mais non moins intéressants. De gracieuses demoiselles, un peu perdues dans ce tumulte, serrent, au dessus de leur abdomen allongé, leurs ailes fines et diaphanes pour qu’elles ne soient pas abîmées par cette assemblée hétéroclite et surexcitée. Ces petites libellules sont des objets précieux qui semblent bien fragiles au milieu de ce tumulte. Leurs lointaines cousines de l’ordre des Névroptères, viennent aussi sporadiquement. Bien qu’un peu ressemblante morphologiquement, elles ne font pas partie du même ordre d’insecte. Certaines espèces sont plus connues du grand public par leurs larves carnassières. Ce sont les fameux fourmis-lions qui se tiennent en embuscade au fond d’un entonnoir sablonneux pour attraper les fourmis curieuses et imprudentes. Ce sont des holométaboles, comme les scarabées, les mouches, les papillons et bien d’autres ordres. Le changement, lors de la métamorphose, est complet et radical et leurs larves ne ressemblent pas aux adultes. Ils sont donc bien différents des stades larvaires avec leurs voilures délicates et diaprées. L’histoire de la vie continue de défiler devant nos yeux émerveillés et l’on pourrait poursuivre cet inventaire à la Prévert à l’infini et citer tellement d’autres groupes et d’autres espèces si le temps ne nous était pas compté. Mais les heures ont passées, la fatigue se fait sentir, la vision se trouble, les paupières sont lourdes et nous décidons d’abandonner la place qui, à l’arrêt du groupe électrogène, retournera dans l’obscurité. Tout notre petit monde se dispersera bientôt, qui à la recherche d’un partenaire, qui à la recherche d’une proie, qui à la recherche d’un abri sûr pour se dégriser tranquillement de cette soirée décidément bien agitée. Nous regagnons nos pénates, pensifs, dans la chaleur de la nuit tropicale. Le pas est lent et mesuré. Nous foulons doucement l’herbe grasse, toute humide de la rosée nocturne. Le camp est silencieux, assoupi après une journée d’intense activité. Quelques petites grenouilles bondissent devant nous et coupent rapidement notre trajectoire. Dernière escorte avant de regagner nos lits de toile, de petites lumières clignotent  dans la nuit pour nous montrer le chemin. Les Lampyridae ou vers luisants sont venus nous accompagner de leur évanescentes phosphorescences. Faible signal de vie au milieu de l’immensité de la nuit. Sans doute n’arriverons-nous pas à nous endormir facilement après avoir tant pénétré l’intimité du monde, notre monde. Celui-là même qui nous a fait naître et émerger, croître et prospérer. Celui dont nous faisons intégralement partie même si nous avons trop tendance à l’oublier. Un des grands défis des décennies qui viennent, si l’humanité veut affronter sereinement l’avenir, sera de nous réconcilier avec la nature car nous en faisons absolument partie. Il n’y a pas l’homme et la nature mais une seule entité, la vie, dont nous ne sommes qu’un maillon. Si nous pouvions, enfin, entrer dans l’unité du monde, pleinement et inconditionnellement. Non biologiquement évidemment, puisque c’est un fait, mais bien moralement et spirituellement. Si nous pouvions aimer la vie, ce miracle permanent, aussi intensément qu’elle le mérite, nous n’aurions plus à craindre les années futures. Ma méditation s’achève et je finis par sombrer dans le sommeil, demain sera un autre jour, d’amour et de combat. Combat pour la vie, combat pour le respect de la vie, combat pour rester dans l’amour, qualité première sans laquelle nous ne pourrons survivre.

Jean-Yves Meunier – Entomologiste IRD

Autoportrait de Jean Yves Meunier

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En direct du camp de l’Iguane, l’équipe herpéto de choc !

Notre première mission fut de rebaptiser le campement puisque l’Iguane, au Laos, il n’y a point. C’est ainsi que le camp de l’Iguane devint le camp de l’Agame.

Constituée d’Alexandre Teynié, maître de l’herpéto laotienne et baroudeur invétéré, Truong Luang Nguyen reconnu au Vietnam et Alison Piquet, jeune herpéto, l’équipe posa ses bagages au camp un 7 mai et ne le quittera qu’un mois plus tard. Olivier Lorvelec (INRA) rejoindra la bande très prochainement pour nous prêter main forte.

Alison Piquet, Alexandre Teynié en discussion avec Paul Brey directeur de l’Institut Pasteur de Vientiane dans le laboratoire du camp

Prospectant sans relâche les zones karstiques des environs, de jour comme de nuit, nous escaladons monts et falaises, explorons grottes et cavernes et tombons nez à nez avec les bêtes des cavernes toujours plus étranges et inattendues les unes que les autres. Arpentant également les sentiers forestiers, nous allongeons de jour en jour la liste des espèces rencontrées au Parc National de Phou Hin Boun, et à ce jour, pour la mission, cette dernière s’élève à 18 espèces d’amphibiens et 22 de reptiles (dont 9 de serpents). Y figurent bien sûr les espèces les plus communes, mais également des espèces plus rares voire originales comme les reptiles et amphibiens volants (gekko, serpent et grenouille) qui partagent la canopée avec les extraordinaires machines aériennes peuplant les cimes du campement.

A chacune de nos sorties nous revenons avec un serpent venimeux, un gekko rare (et parfois sans nom) ou une grenouille « flashie », pour le bonheur des autres campeurs.

Alexandre montrant une de ses captures

Et quel plaisir de partager nos découvertes autour d’une table bien garnie de spécialités laotiennes, entre scientifiques, grimpeurs et autres campeurs où se mêlent passion, échange et joie de vivre.

Merci pour cette formidable expérience !

Alison Piquet
Camp de l’Agame
Le 18 mai 2012

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Ornithologie et premier retour

La mission ornithologique s’est terminée après 12 jours de recherche sur le site de Ban Nathan. Au total 88 espèces ont été recensées, ce qui est peu, mais cela s’explique par le fait que nous ayons échantillonné qu’une seule zone altitudinale (la forêt de plaine globalement), que la période du mois de mai exclue de fait bon nombre d’espèces, en particulier les hivernantes et que la zone soit globalement chassée par les populations locales.
Il s’agissait pour nous de notre première participation à une mission de l’ONG « Opération Canopée ». Cela fut très enthousiasmant et nous avons très largement apprécié l’émulation extraordinaire entre scientifiques, grimpeurs, cordistes, et l’équipe technique d’Opération canopée. Cela nous a permis de réaliser la mise en place d’un filet de capture à plus de 25 mètres de haut dans la canopée pour échantillonner des espèces peu visibles du sol…un grand moment pour nous.
Les différents autres outils à notre disposition (l’Ikos et la bulle des cimes) ont permis de compléter nos observations d’espèces des cimes (souimangas, calaos, barbets, verdins…), un vrai régal que de disposer de tels outils pour faire des observations prolongées sans dérangements et le tout à 40, voire 60 mètres de haut !

Les chercheurs Xavier Rufray et Julien Cordier de Biotope au travail

Encore merci de nous avoir offert cette opportunité de travail avec vous en espérant que cette expérience puisse se renouveler.

Cordialement

Xavier Rufray

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Mission accomplie à 99,5%

Demain, mercredi 23 mai 2012, en début d’après-midi, après une vingtaine de jours de tournage et de montage intenses, notre équipe vidéo quitte le camp de l’expédition scientifique « Phou Hin Poun Laos 2012-2013 » en compagnie d’entomologistes, d’un logisticien, d’une botaniste et de dizaines de kilo de bagages.

C’est donc un peu l’heure du bilan pour tous et, en ce qui nous concerne, on peut dire qu’il est très bon. Il y a encore quelques jours, voire quelques heures, nous nous demandions comment nous allions boucler notre plan de production.

Andréa et Johann en plein travail de montage

Et puis naturellement, avec une bonne dose d’organisation et un regain d’énergie d’on ne sait où, les tournages se sont enchaînés. L’équipe des mammalogistes arrivée ce week-end et pour laquelle nous avions prolongé notre séjour a été d’une grande disponibilité pour nous permettre de réaliser en un temps éclair un sujet sur leurs travaux. Il ne nous manque, et à eux les premiers, que des (images de) captures de rongeurs. Depuis hier soir, ils arrivent malicieusement à chiper sans se faire prendre les bouts de banane des pièges posés au sol. Ce matin, l’un d’eux a même eu le culot de s’enfuir devant nous alors que nous inspections les cages. Il nous reste ce soir et demain matin pour tenter de filmer ces rats et autres mulots locaux un peu pudiques. Les 0,5% des images manquantes.

D’autres tournages se sont étalés sur près de trois semaines, comme celui avec les herpétologistes (spécialistes des serpents et des batraciens) ou celui des botanistes. Nous avons une très bonne étoile car une belle et longue averse tropicale s’est abattue cet après-midi sur le camp à la toute fin de notre interview de Francis Hallé, botaniste et directeur scientifique de la mission. Il s’agissait de notre dernier entretien filmé.

Cela étant, nous avons tout de même eu quelques pépins, comme la perte d’une caméra ou plus récemment d’un élément pour la prise de son, à 45 mètres du sol sur L’Étoile des cimes, de l’interview de son concepteur Gilles Ebersolt. Heureusement, nous avons pu trouver une solution. En plus d’entendre les grincements de l’architecture, l’impression d’être à bord d’une structure flottante de type embarcadère se confirme par le fait que tout ce qui tombe par dessus bord est perdu. Le reste de notre matériel commence également à montrer des signes de fatigue.

L’étoile vue de la Cinébulle

Côté humain, mes articulations de genoux râlent un peu, mes jambes ont des bleus dus aux ascensions à la poignée Jumard sur l’arbre porteur de L’Etoile des cimes, mais rien de plus. En ce qui concerne Johann, son coccyx s’exprime régulièrement après qu’il ait préféré se réceptionner dessus, dans la gadoue laotienne, plutôt que sur la caméra qu’il nous reste.

Malgré tout, nous nous en sortons donc très bien. Et c’est avec un sentiment de travail achevé que nous avons apprécié cette fin d’après-midi pluvieuse sous le « boukarou », la grande tente collective du camp où l’on aime papoter, montrer ses découvertes ou tout simplement rêvasser devant la forêt de piémont encore enrobée d’une brume cotonneuse.

Le Boukarou vu par Jean Baptiste Bernet

J’écris donc ces dernières lignes avec reconnaissance pour l’accueil très chaleureux des équipes scientifiques, logistiques et laotiennes de cette mission – qui ont été nos propres sujets d’étude. Je suis aussi très heureuse d’avoir vécu cette aventure professionnelle et évidemment humaine avec mon frère et co-équipier Johann qui n’a pas manqué d’enthousiasme et de rigueur sur ce tournage pour le moins atypique.

Un troisième épisode vidéo pour le blog de l’expédition est en route et nous prévoyons d’en produire un quatrième à notre retour. Certaines de nos images complèteront bientôt un reportage d’une équipe de la télévision laotienne et illustreront une interview par liaison satellite des organisateurs de la mission pour une chaîne de télévision française.

Notre souhait le plus cher est à présent de rapporter nos témoignages, nos sons et nos images sains et saufs en France (en plus de nous-mêmes car la route reste longue et épique). Puis d’arriver à les diffuser sous la forme, dans un premier temps, d’un webdocumentaire, l’un des premiers du genre sur une exploration scientifique au cœur de la biodiversité asiatique. Si le cœur vous en dit, vous pouvez soutenir et/ou relayer notre collecte de dons qui nous permettra de produire ce webdocumentaire en vous rendant sur le site de KissKissBankBank, rubrique « documentaire ». Vous y reconnaîtrez aisément sur notre affiche de présentation la montgolfière colorée volant au dessus de la canopée tropicale.

Andréa Haug

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BILAN A MI-PARCOURS

La mission d’Inventaire de la Biodiversité des Canopées forestières du Laos (IBCL) a trouvé son rythme de croisière ; le moment est venu de jeter un coup d’œil global et impartial sur ce qui a déjà été accompli et sur les difficultés rencontrées.
Le choix de la haute vallée de la rivière Hin Boun semble satisfaisant ; le « relatif isolement » de ce site, en maintenant la pression humaine et l’exploitation des bois d’œuvre à un niveau modeste, a épargné de belles surfaces de forêts primaires.

Ce « relatif isolement » s’explique : l’accès à la haute vallée se fait par le cours souterrain de la Hin Boun, de 7,5 km de longueur et nécessitant une heure de navigation dans la grotte de Konglor. Il s’agit d’une voie commerciale : le tabac produit en amont est aussi évacué par la rivière souterraine.
Où en sommes-nous ? Les équipements destinés aux travaux dans la canopée sont maintenant tous en place. La cinébulle vole chaque matin ; le 14 mai elle a servi à installer avec succès notre prototype – l’ « Etoile des Cimes » – dans la canopée d’un grand Dipterocarpus.

Plus haut dans la vallée, l’Icos est amarré dans la fourche d’un très haut Toona, où l’on accède par deux admirables tyroliennes installées par ANIMO, notre partenaire local. Notre « Bulle des Cimes », opérationnelle dès que le temps est calme, permet d’abondantes récoltes.

Les scientifiques, dans l’ensemble, sont très satisfaits de leur séjour sur le camp ; ils ont à leur disposition une grande variété de milieux : les forêts (sur karsts et sur grès, sous-bois et canopées), les paysages agricoles, les marais et cours d’eau, et les admirables massifs karstiques qui font la réputation de la province de Khamouanne, avec leurs réseaux de grottes et de dolines. Les équipes de Botanique, d’Entomologie (agricole et médicale) et d’Herpétologie multiplient les observations originales. Identique d’une discipline à l’autre, une gradation s’établit entre les découvertes : espèces inattendues d’origine himalayenne, espèces rares, espèces exceptionnelles, espèces mal connues dont la biologie est à explorer, enfin, espèces présumées nouvelles pour la science. Une seule équipe se plaint de l’insuffisance de ses récoltes, celle d’Ornithologie : le manque relatif de diversité des oiseaux serait dû à la pression de chasse et, malgré les efforts des deux chercheurs, la liste des espèces s’allonge peu.
Rien de toute cette activité n’existerait sans le travail de l’équipe technique, Françoise la secrétaire de notre opération qui gère nos crédits, les charpentiers et les électriciens qui ont installé le camp, les grimpeurs qui ont balisé les pistes forestières et équipé les arbres, sans oublier nos cuisinières dirigées par Wong, et Laurence notre médecin.
La vie ici n’est pas d’un grand confort. La chaleur est lourde et les fréquents orages laissent le camp très boueux ; les sangsues, les taons, les moustiques et les abeilles compliquent un peu les déplacements en forêt. Mais nous avons les réconforts de l’humour et de l’amitié, et l’intense satisfaction de travailler, à la meilleure époque de l’année, dans l’une des régions les plus riches d’Asie tropicale en matière de diversité biologique : nous sommes entourés de somptueux papillons et de fleurs inconnues, les fruits ailés des Dipterocarpes tourbillonnent, et les libellules viennent pondre dans les flaques laissées par la mousson.

Francis Hallé
Au camp de la rivière Hin Boun
Le 19 mai 2012

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Premières prises dans les arbres

Dimanche 13 mai 2012

Il se passe tellement de choses sur cette mission scientifique qu’on en vient paradoxalement à oublier ce que l’on fait chaque jour. Il faut dire que nous travaillons quelque chose comme trois journées en une.

Pour avoir déjà participé à ce genre d’expédition par le passé, j’avais bizarrement occulté de mon esprit en arrivant sur celle-ci que, sous les Tropiques, la journée démarre vers 5h30 – si pas avant, à écouter, bien abritée sous la tente, la pluie qui tombe, les animaux nocturnes qui s’affairent ou mon horloge interne encore un peu déboussolée.

Après un petit-déjeuner où l’on ne regrette pas de boire un café au lait bien sucré pour prendre des forces et grignoter quelques biscuits, il s’en suit une tornade de prises photos, vidéos et d’interviews rythmées par des allers-retours dans les quatre différents endroits du camp (*) où nous stockons notre matériel pour l’adapter au tournage du moment. Tout ceci s’entrecoupe de nombreuses de discussion avec les chercheurs qui nous rapportent des merveilles parfois un peu effrayantes de la forêt. Nous échangeons aussi avec les grimpeurs et les logisticiens sur leurs derniers exploits techniques et un peu avec les Laotiens travaillant au camps qui sont francophones ou traduits par notre interprète multitâche Xavier Rivaux.

Johann et moi, nous nous briefons très régulièrement pour réorienter nos réalisations du jour. Car notre plan de travail sur les films que nous avons décidé de produire en amont de notre venue doit sans cesse s’adapter aux activités scientifiques souvent simultanées et toutes passionnantes. Elles sont elles-mêmes conditionnées par la météo et par d’autres facteurs humains ou matériels. Cette expérience professionnelle exigeante exacerbe notre adaptabilité et notre goût pour ce genre de production audiovisuelle.

Pour épicer un peu les choses, les imprévus ne manquent pas, comme éditer plus tôt qu’estimé un DVD de rushs destinés à France 3 en vue d’illustrer une future interview de l’équipe organisatrice. Le tak-tak, taxi local, n’attend pas et nos images sont donc depuis en route pour la France (voir article précédent pour connaître le chemin que parcourt notre DVD). Nous espérons pouvoir visionner ce reportage à notre retour.

Autre imprévu nettement moins sympathique : la perte d’une de nos caméras. Nous touchons du bois (tropical) pour que ce soit l’unique accident de notre séjour. Hier matin, samedi, pendant que je suis perchée en compagnie des grimpeurs à 40 mètres du sol dans une des fourches de l’arbre qui doit accueillir l’Étoile des cimes (voir article précédent), le nœud de la corde portant mon sac se défait. La caméra ne supporte pas la chute d’une dizaine de mètres. Avec un appareil photo de secours, j’arrive à filmer l’approche de la Cinébulle (qui ne transporte pas L’Étoile, Dany Cleyet-Marrel,  le pilote et concepteur de la Cinébulle, ne sentant pas les conditions de vol optimales pour une telle manœuvre encore jamais réalisée) avant de revenir au camps et d’avoir un léger contrecoup.

Pendant ce temps, Johann filme de son côté une sortie en forêt avec des herpétologues à la recherche de serpents dans les failles de karst. Il retrouve également les ornithologues qui ont passé la nuit à l’Ikos et qui étudient comment suspendre dans le vide des filets pour capturer des oiseaux inféodés à la canopée, une technique innovante. On peut ressentir leur excitation à l’idée de récolter des données inédites dans leur discipline scientifique. Quant aux botanistes, ils s’impatientent de repartir sur les hauteurs trouver des spécimens d’un bambou en fleur qui leur permettraient peut-être de déterminer une nouvelle espèce végétale au Laos.

Remise de mes émotions du matin, je dégaine de notre stock de matériel un micro et mon appareil photo pour démarrer des diaporamas photographiques et sonores. Quelque part, cela diversifiera notre production, me dis-je. Pendant ce temps, la montgolfière transparente ou Bulle des cimes couvre pudiquement son ventre d’une jupette opaque pour faciliter son guidage. Un mini dirigeable rouge et blanc se colle désormais à son flanc ; il permettra à l’utilisateur de la Bulle de larguer temporairement une patie de l’hélium porteur et ainsi descendre. Truong Quand Nguyen, herpétologue vietnamien, a la chance d’inaugurer l’outil en cette fin de dimanche. Dans une jolie lumière de fin d’après-midi, la magie opère ; doucement, il se hisse en tirant une corde tendue au sommet d’un arbre droit comme un « i ». Puis le cordage devient horizontal et le chercheur, pour la première fois de sa vie, marche sur les arbres. Le test est réussi, bientôt d’autres scientifiques partiront inventorier la biodiversité de la canopée laotienne. Et notre équipe collectera à sa façon des images pour rendre compte de leurs aventures.

Andréa Haug avec Johann Haug

(*) Notre tente sert de salle de séchage de notre matériel électronique, le labo du camps recharge nos multiples batteries, l’atelier fait office de salle de montage et le séchoir laotien de tabac reconverti en entrepôt du matériel du camp héberge, quant à lui, notre propre équipement de tournage. Avant tout déplacement dans le camps, bien réfléchir à ce dont on a besoin pour éviter les kilomètres !

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